Figurez-vous que les professionnels outre-manchots (oui, je sais) du jeu vidéo, diplômés, urbains et volontiers globe-trotters, ne faisaient pas partie des pro-Brexit. Désormais, en plus d’être écœurés, ils s’inquiètent des conséquences que pourrait avoir pour leur industrie cette appendicectomie européenne, et ne se contentent pas de réclamer une anesthésie locale.
En attendant de voir comment va se négocier la sortie, ce dont personne n’a aucune idée, il existe un effet direct et concret : la chute du cours de la livre sterling par rapport au dollar et à l’euro. Spectaculaire après le 23 juin, la déprime de la monnaie britannique s’est un peu calmée ensuite mais elle accuse tout de même au moins 15 % de baisse. Pour tous les studios anglais (ou écossais) dont les contrats étaient en dollars (c’est assez fréquent), c’est tout bonus.
En revanche, avec des salaires en livres moins intéressants, l’attractivité du Royaume-Uni pour les talents extérieurs risque d’en prendre un coup : dans une industrie dont 20 à 30 % des effectifs est étranger, cela représente une sérieuse préoccupation. D’autant qu’une éventuelle fin de la libre circulation des personnes liée au Brexit signifierait potentiellement le rétablissement de visas payants pour les travailleurs. Comme le notait le site GamesIndustry.biz, un tel visa pour venir du Canada coûte aujourd’hui entre 500 et 1 500 dollars selon le degré de qualification. Si les studios doivent payer cette somme pour le quart de leur effectif, ils vont saigner.
Face à ces interrogations, les signaux envoyés par les autorités britanniques ont de quoi nous inquiéter. L’ancien ministre anglais des Finances George Osborne préconisait une forte baisse générale de l’impôt sur les sociétés pour renforcer la compétitivité du royaume face à l’Europe. Un dumping fiscal qui pourrait se doubler d’un dumping social et réglementaire. L’industrie du jeu vidéo britannique, qui, avec 12 000 emplois directs environ, est deux fois plus importante que la nôtre, ne manque pas de pousser ses arguments pour obtenir un traitement de faveur. Les aides à la création par exemple, qui étaient jusqu’ici soumises à l’approbation des instances européennes et limitées par ces dernières, seront libérées de cette tutelle après le Brexit. Il ne faudrait pas que Londres se rêve en nouveau Montréal pour le jeu vidéo, drainant capitaux et emplois, cette fois à seulement deux heures de Paris.
Sans même présager de la teneur des discussions sur les futures modalités du Brexit (rupture à la dure ou négociations de traités de remplacement ?), l’Europe – et donc la France – a dans sa poche une carte maîtresse, au moins potentiellement : le marché unique numérique. Cette politique, lancée en 2015, vise non seulement à atténuer les barrières réglementaires entre pays européens dans le domaine du numérique (la moitié des achats transfrontières sont encore bloqués en Europe), mais aussi à aider à l’amélioration des infrastructures de communication. Menée de façon vigoureuse, elle peut constituer un atout énorme pour les entreprises du numérique en Europe, et donc directement pour l’industrie du jeu vidéo.
Le fait que ce marché unique numérique puisse se construire sans (ou contre) eux inquiète les acteurs britanniques du high-tech. Dans une négociation, c’est ce qu’on appelle une position de force. Reste à espérer que les autorités européennes en aient conscience.