Il existe deux grandes catégories de bons écrivains : ceux qui sont doués et ceux qui sont hantés. Les premiers, très brillants, écrivent des livres souvent épais, admirablement construits et bien documentés, pleins d'arcs narratifs ou de diégèses multi-couches qui captivent les lecteurs et fascinent les critiques. Cas typique : Philippe Roth. Les seconds fonctionnent différemment. Ils ne construisent pas, ils sécrètent. De leur naissance à leur mort, ils écrivent plus ou moins le même livre, fait des mêmes phrases et des mêmes obsessions ruminées jusqu'à l'écœurement, et on sent très bien qu'ils seraient incapables d'en écrire un autre, même sous la contrainte. Cas typique : Thomas Bernhard. Dans la littérature d'épouvante, la frontière est particulièrement nette, et les doués (King, Barker…) semblaient depuis quelques décennies régner en maîtres sur des terres qui avaient longtemps été la chasse gardée des hantés. Mais il y a Thomas Ligotti. Né en 1953, six ans après Stephen King à qui il ressemble d'ailleurs un peu, Ligotti est son double obscur et méconnu. King raconte. Ligotti décrit. Ses nouvelles (il n'a quasiment écrit que ça) n'ont parfois pas de chute, ni même d'histoire. Un homme qui tombe amoureux d'une fleuriste. Un dîner de Noël dans la maison d'une vieille tante veuve. Lentement, au fil de pages écrites dans un style hypnotique, tout devient confus, inquiétant et le lecteur, terrifié comme un patient atteint de démence qui sent que la réalité lentement lui échappe, est happé par des récits où dominent quelques thèmes récurrents : la folie, les pantins, les masques, la vieillesse, l'absurdité de l'existence humaine dans un univers indifférent. Pour profiter pleinement du talent de Ligotti, et parce qu'en dépit de quelques rares tentatives (une sélection de nouvelles vendue 30 euros aux éditions Dystopia), son œuvre n'a pas été traduite en français, il faut le lire dans le texte. Si vous avez le niveau pour A Song of Ice and Fire, vous devriez y arriver. Si vous aimez Lovecraft et Poe, vous auriez tort de vous en priver.